Ma nichtana

ב”ה

Ma nichtana 

Paris / Ashkelon 04/04/20

 

מה נשתנה הלילה הזה מכל הלילות – Ma Nishtana Halayla hazé ?

En quoi cette nuit diffère-t-elle de toutes les autres nuits?

Ce paragraphe de la Hagada est extrait de la Mishna Pessahin 10/3

Les quatre différences spécifiques de cette nuit concernent – le trempage des légumes – la consommation de la matsa – la consommation des herbes amères – la posture couchée et accoudée. L’ordre des questions est différent dans la Mishna. L’essentiel n’est pas là.

La tradition la plus courante a mis en premier l’interrogation suivante:

 ” Toutes les autres nuits, אין אנו מטבלין on ne trempe pas (les légumes) אפילו פעם אחת pas même une fois (pour les manger) – cette nuit ci de Pessah on les trempeשתי פעמים  à deux reprises (Karpass/cèleri et Maror/salade)”

On trempe donc le Karpass dans de l’eau salée/citronnée, puis après la lecture de la Hagada on trempe le Maror dans le Harosset (chacun sa recette).

On se demande – on demande aux enfants – le sens de ce trempage Tiboul ? Et de plus à deux reprises ? A quoi fait on ici référence. Les explications habituelles sont connues et sont à renouveler, et nous n’y reviendrons pas. Il est toujours utile d’élargir et de compléter le champ de nos interprétations car “celui qui augmente son récit de la sortie d’Egypte, est digne de louange”.

Nos maitres expliquent que ces deux trempages / Tiboulim sont en relation avec deux occurrences dans la Torah relatives à l’esclavage d’Egypte

La première concerne la vente de Yossef par ses frères. La Tora nous dit que Reuven le mit dans un puits pour éviter que la haine de tous les frères ne conduise à son meurtre; puis Yehouda décida de le vendre à une caravane de Midianites en route pour l’Egypte. Il fallait inventer une histoire, un mensonge pour expliquer cette disparition à leur père “qui préférait Yossef d’entre tous ses enfants ” (Gn 37/3)

Collectivement, les frères égorgent un bouc, signant leur responsabilité conjointe, et trempent la fameuse tunique rayée de Yossef, offerte par son père, dans le sang de l’animal. Le verbe utilisé là est bien ” ils trempèrent – ויטבלו ” (Gn. 37/31) Nous aurions dit aujourd’hui qu’ils trempèrent dans une mauvaise affaire. En voyant la tunique de son fils préféré ensanglantée, Yaakov prit le deuil, “déchira ses habits et… son père le pleura ” (37/34-35).

Cet épisode dramatique constitue la première étape de la descente d’Israël en Egypte et l’élément déclencheur de la spirale qui mènera à un esclavage de 210 ans.  Nos maitres ont retenu le fait de tremper la tunique (dans le sang) et les larmes comme symboles forts de l’esclavage à venir. En souvenir, nous trempons le Karpass / כרפס dans de l’eau salée qui rappelle les larmes de Yaakov. Le choix du Karpass/cèleri n’est évidemment pas anodin. L’explication la plus courante sépare les lettres KRPS en S-samekh – valeur numérique 60 – pour rappeler les שישים ריבוא – 600000 esclaves libérés, et PaReKH voulant dire durement “les égyptiens les asservirent durement בפרך/béfarekh ” (Ex. 1/13). Le mot Karpass vaut aussi 260 comme le mot צער la douleur et la souffrance, celle des esclaves battus et exploités, mais aussi celle de Dieu lui-même “endurant” lui aussi les souffrances de son peuple comme dit le psalmiste ” עמו אנוכי בצרה – Je Suis avec mon peuple dans la douleur ” (Ps. 91/15). D’autres explications issues de la tradition mystique ont été avancées. A développer en parallèle.

Nos maitres font aussi remarquer que Karpass est en fait la contraction de K-ktonet/כתונת et PASS-passim/ פסיםqui rappelle, par ce jeu de mot acronymique, la tunique rayée de Yossef. Ainsi on trempe le Karpass dans l’eau salée, pour rappeler la tunique rayée (ensanglantée) de Yossef entrainant les larmes de son père, épisode qui conduit à l’esclavage d’Egypte, dont nous allons sortir …rapidement ב”ה ; ces larmes de Yaakov auraient pu être corrigées et effacées si en reconnaissant Yossef, ses frères avaient pleuré à leur tour, en guise de remords, de regret, de Teshouva. Mais la Tora nous dit que seuls, Yossef et Binyamin, non présent à la vente de son frère, pleurèrent (Gn 45). Les larmes des frères ne coulèrent pas car ” ils furent stupéfaits – נבהלו מפניו ” (Gn 45/3). Ces larmes qui ne sont pas venues en temps utile, auront le temps de couler, en guise de réparation תיקון pendant la longue nuit de l’esclavage.

Qu’en est-il donc du deuxième trempage – du Maror dans le Harosset ?

A suivre

Paris / Ashkelon 05/04/2020
Suite –

מה נשתנה הלילה הזה מכל הלילות – Ma Nishtana Halayla hazé ?

En quoi cette nuit diffère-t-elle de toutes les autres nuits?

A la fin de la lecture de la Hagada, nous consommons le Maror trempé dans le Harosset. Traditionnellement, le Maror est une feuille de salade, en général la romaine, qui rappelle que le seder de Pessah a été institué à l’époque de l’occupation romaine et que nombre d’usages ou d’allusion textuelles de la Haggadah font référence à cette époque et non directement à la sortie d’Egypte à proprement parler.

La Torah ordonne de prendre un agneau sans défaut le 10 du premier mois, et de le sacrifier seulement le 14 au soir. Sa chair sera mangée rôtie ” sur des matos et des herbes amères –  על מצות ומרורים יאכלהו “. Ce repas rituel rappelle dans l’association de ces trois composants, la révolte contre le pouvoir égyptien par le sacrifice d’un animal sacré de leur panthéon, le rappel de l’urgence de la libération par les Matsot cuites à la hâte – בחיפזון – et par le souvenir encore sensible à nos papilles de l’amertume de l’esclavage par les herbes amères. Raban Gamliel déclare même que l’essentiel de la soirée et du souvenir de la sortie d’Egypte réside dans l’affirmation de ces trois éléments – פסח, מצה, ומרור / Pessah, Matsa ouMaror  – proclamation par chacun des convives qui les rend quitte du reste (Mishna Pes. 10/5).

En l’absence de sacrifice, nous ne pouvons accomplir cette mistva associant les trois éléments demandés par la Tora. La Mishna commande donc de tremper le Maror dans le Harosset, puis en souvenir du Beyt Hamiqdash / Temple de refaire la procédure en rajoutant un morceau de Matsa comme le faisait Hillel.

Le Maror est donc trempé dans le Harosset qui rappelle le mortier que les esclaves utilisaient pour faires des briques et construire les édifices de l’Egypte. Que d’amertume, que de sueur, que de mort versées dans ce mortier pendant des centaines d’année. La métaphore est déjà éloquente, d’autant que nos maitres remarquent que la valeur numérique de Maror est de 446, comme le mot MaVeT – la mort.

Dieu avait dit à Moshé de prendre du sang de l’agneau pour l’appliquer sur le linteau et sur les montants des portes, sans préciser comment (Ex.12/7). Moshé en répétant les ordres de Dieu précise: ” vous prendrez – אגודת אזוב – un bouquet d’hysope  – וטבלתם בדם – vous le tremperez dans le sang…pour l’appliquer etc…” (Ex. 12/22).

La sortie d’Egypte s’amorce par un rite de trempage, imbibition du solide dans le liquide, comme en écho du début de l’esclavage rappelé par le trempage du Karpass. Ici Moshé demande aux Bné Israël de prendre une plante modeste, sans grande prétention ni magnificence, et d’en associer trois branches (cf. Rashi) en un seul faisceau appelé en hébreu אגודה – d’une racine אגד signifiant s’unir, se réunir, se mettre ensemble, comme dans Sam II – 2/25 ”  וַיִּתְקַבְּצוּ בְנֵי-בִנְיָמִן…וַיִּהְיוּ לַאֲגֻדָּה אֶחָת – les Benyamites se rassemblèrent et firent un seul corps (d’armée) ”

Le symbole de l’hysope en faisceau trempé dans le sang rappelle donc avec la réparation du sang versé pour la vente de Yossef. Mais cette réparation, ce תיקון, se réalise enfin en réconciliant les frères désunis, באדוגה אחת – en un seul faisceau. Nous retrouvons cette idée dans la mitsva du Loulav qui enjoint de réunir les 4 espèces comme une invitation à la solidarité et à l’union du Am Israël. Elle se trouve aussi au centre de nos prières ” ויעשו כולם אגודה אחת….בלבב שלם – Ils feront une seule coalition…d’un cœur entier ”

Ainsi nous sommes invités à rappeler l’union des frères nécessaires à toutes les sorties de crise, comme celle que nous traversons en ce moment terrible de l’histoire de l’humanité, en trempant le Maror dans le Harosset. L’amertume de la division sera dissoute dans le Harosset, qui évoque le sang versé mais qui par l’engagement et la volonté du juif peut se retrouver doux comme les ingrédients qui le composent désormais.

Tel est le sens, un des sens, de ces Tiboulim/trempages qui doivent susciter encore et encore notre envie d’en savoir plus.

A suivre…

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